Je rêvai cette nuit-là

Je rêvai cette nuit-là que le printemps, dont la fringante rumeur me parvenait étouffée, triomphait à ma fenêtre. Une lumière crue inondait ma chambre…

Je me levai de mon lit, me lavai et m’habillai rapidement. Je voulais me promener pour profiter de ce temps délicieux où tout s’agite d’une ivresse nouvelle, où la terre revêt mille couleurs.

Au sortir de la ville, je vis un chemin s’ouvrant sur des vergers fleuris et je m’y engageai. Seul dans cette douce campagne, je respirais à pleins poumons. Je flânai et longeai diverses prairies ; un fin gravier crissait sous mes pas. Une rivière murmurait tout près…

Puis je m’enfonçai dans un bois où l’ombre fraîche s’imprimait en dentelles ; je goûtais dans ma course au charme d’un abandon qui me fit perdre la notion du temps… A un certain moment, à un certain endroit, je me trouvai face à une clairière close de murs crénelés…

Ceux-ci étaient si hauts qu’ils ne laissaient rien voir. Mais il semblait à ce que l’on pouvait entendre qu’il y avait là autant d’oiseaux que dans tout le pays. Et malgré cette profusion, leurs chants formaient un ensemble harmonieux et virtuose ; l’air était chargé d’allégresse. Je brûlais du désir de pénétrer cette enceinte et, ne voyant nulle ouverture, je décidai d’en faire le tour.

Je hâtais le pas, pressé par la curiosité, de sorte que je ne fus pas long à découvrir un imposant portail de fer aux impossibles arabesques. Je fis sonner une cloche plusieurs fois ; un homme parut.

Il n’était pas très grand, d’allure frêle, pâle et sans graisse ; il marchait lentement, avait un port de tête souverain. Sa coiffure était négligée. L’âge avait creusé ses joues ; un front large et sévère dominait son visage ramassé au nez camus, à la bouche discrète, presque effacée. Ses yeux tombants marquaient son expression d’une irrémédiable mélancolie. Son regard rentré, insaisissable, se révélait aigu quand il se posait. Tout cela s’illuminait par instants d’un sourire franc et chaleureux, sans réserve, qui me désarmait.

– Entrez, vous me ferez plaisir.

Je fus d’abord surpris par la multitude qui s’ébattait en ce lieu. Quantité d’écureuils grimpaient aux arbres ; des lapins surgissaient, se poursuivaient, couraient en tous sens. Je crus même voir des biches bondir au loin, et deviner des cerfs dont les bois se jouaient dans l’entrelacs des branches.

– La pivoine est apaisante, dit-il en me désignant cette fleur ; elle croît au souffle d’un vent faible. Si on laisse infuser ses pétales dans du vin, en boire purge les humeurs fétides de leur écume.
– Tout en ce lieu nous invite à la paix…
– Voyez le chardon, cependant. C’est une plante hérissée, car elle naît de l’âpre sueur de la terre ; âpre comme l’angoisse qui prend l’homme et perle à ses tempes.

Le jardin que nous traversions s’ordonnait en damier. Des sentiers délimitaient des carrés de culture, tous semblables et régulièrement alignés. Chacun de ceux-ci hébergeait une plante différente. Nous avancions comme dans les méandres d’une conversation intime.

– Le souci est éphémère, mais prolifique ; ses graines sont abondantes et germent aussi vite qu’il ne fane.
– Les soucis succèdent aux soucis…
– C’est fortuit, leur racine n’est pas la même. Le souci dont je vous parle est une contraction de « sol » et de « coitus » : qui veut se joindre au soleil. Avec le tournesol, il en suit la carrière, et s’en gorge si bien qu’il fleurit des premières vigueurs du printemps jusqu’à l’automne tardif.
– Existe-t-il des plantes qui préfèrent la lune ?
– Le chrysanthème, le gui, la patience… Le gui apprécie surtout les lunes rousses.

Il se baissa avec raideur, mit un genou au sol, écarta soigneusement les feuilles d’un pied de tulipe et arracha une jeune pousse de chiendent.

On eût pu s’amuser d’une telle application, sourire de ce travail si minutieux. Mais, par je ne sais quel instinct soudain éveillé, je voulais voir dans ce petit homme courbé sur ses massifs une image de la dignité.

– Je ne vois pas de tours poindre au-dessus des arbres. Ce riche jardin n’est donc pas attenant à un château ?
– Non. La vie de château, ce n’est pas pour moi… J’essaie de m’y soustraire.

C’était un repaire plus vaste encore que je ne l’avais cru ; de luxuriants coteaux s’étageaient sous nos yeux. Nous empruntâmes une allée qui sentait la menthe et le fenouil…

– J’aurais pu intégrer ou fonder un monastère… Mais cela m’eût immanquablement évoqué ma captivité.
– Vous avez connu la prison ?
– Oui, des années durant… Quand je revins à la cour, j’étais comme un jeune amoureux. Je bredouillais, je m’embarquais dans des raisonnements que je coupais court. Ma maladresse me causait tous les ridicules, et les efforts que je faisais pour ne pas me décomposer étaient si violents que j’avais l’air froid…

Nous abordions un terrain laissé en jachère. L’or des pissenlits s’épanouissait parmi les herbes folles. A notre approche, une nuée de papillons se dispersa dans le ciel bleu.

– Vous savez, reprit-il, on imagine que la Fortune tourne une roue, où les uns montent quand les autres descendent… Dans mon cas, elle s’ingéniait à me traîner à terre, et j’ai décidé d’y rester, de vivre à hauteur de fleur…

Vivre au ras des pâquerettes, me dis-je en moi-même… Après tout, pourquoi pas ? C’est une sagesse qui a le mérite de sa modestie… Par-delà le manège des hauts et des bas, nos jours suivent un cours bien tracé. Le passage de l’homme sur cette terre est une tranquille corruption…

Trentenaire depuis peu, je sentais déjà que les personnes autour de moi se fermaient à la sympathie… Progressivement, toute la partie généreuse d’une âme adulte se sclérose ; acquise aux idées d’intérêt ou de vanité, elle devient sourde aux tendres sensations. Et si la mort ou l’absence vient à nous priver des compagnons de notre première jeunesse, nous ne côtoyons plus que de froids associés…

– Vous ne vous ennuyez pas ?
– Si, les jours de pluie… Mais par un temps comme celui-ci, il y a des odeurs qui me pénètrent jusqu’aux entrailles !

Nous étions devant une haie de roses. Il en humait le parfum avec avidité. En retrait, je considérais les nuances de leur teinte. Il choisit l’une d’elles, la cueillit et m’en fit présent. Nous prîmes ensuite un discret sentier qui serpentait entre des bouleaux.

– Et ces fougères, regardez… N’est-ce pas la plus charmante couche où allonger sa maîtresse ?
– Sûrement, mais… vous n’avez donc pas tout à fait renoncé au monde !
– Oh, j’y renonce presque toujours… Et puis, quand je suis là, je me sens retrempé, débarrassé de tous les enfantillages de la vie, de tout ce qu’elle a d’empesé.

Les enfantillages… A ces mots me revinrent les après-midi d’été que nous passions chez notre grand-mère, mon frère et moi… Nous restions des heures dans le jardin, et celui-ci devenait, au gré de l’imagination, une piste de cirque, un paysage lunaire, une jungle urbaine peuplée de truands… Souvent, pour explorer quelque contrée lointaine, nous prenions notre arc, notre lance-pierre, et nous nous battions pour le filet à papillons… Il y avait des abeilles, des limaces, des gendarmes, des vers et des colonies de fourmis. Deux ou trois papillons, que nous ne réussissions jamais à attraper…

Plus tard, ma grand-mère me raconta combien les papillons étaient nombreux en sa jeunesse… Quand elle courait dans un champ, m’avait-elle dit, ils s’envolaient par dizaines…

Aujourd’hui, qui aurait l’idée d’offrir un tel filet à un enfant ? Cette campagne frémissante et bigarrée n’est désormais qu’une campagne de rêve…

Un cri rauque et puissant, longuement poussé, déchira l’air.

– C’est un cerf blanc qui brame.
– Un cerf blanc ?
– Oui.
– Comment le savez-vous ?
– L’homme est lié à tout l’univers, me dit mon hôte, et participe de la nature de toute chose ; il a l’être avec les pierres, la vie avec les herbes, le sentiment avec les bêtes…

S’il savait, soupirai-je à part moi, ce que l’homme fait de cette nature, et comme il vibre de l’harmonie où il se trouve avec elle… S’il savait les espèces qui s’éteignent, les glaces qui fondent et l’aridité qui mange les continents…

– Allons par ici ; je veux vous montrer la fontaine.

S’il savait que l’homme, dans son égoïsme fou, éreinte la planète qu’il habite sans vraiment sourciller… Quand celle-ci sera triste et précaire, réduite à son squelette de roc et d’horizons brisés, son cœur s’y cognera, soulevant l’écho de sa misère…

– Ecoutez-la qui bruisse…

Nous arrivions à l’orée d’un bosquet ; je vis alors la corolle d’une fontaine jaillissante, qui essaimait une pluie folâtre sous la caresse du vent.

Sa margelle était délicatement ouvragée. Nous nous penchâmes. Le fond du bassin, poli comme de l’argent, reflétait le monde lorsque la lumière du soleil venait le frapper. Le miroitement de l’eau s’y conjuguait dans une troublante lucidité.

– Finalement, ce jardin, c’est pour me cultiver moi-même…

Il se redressa et prit le chemin du retour, filant dans ses pensées comme la queue d’une comète. Je lui emboîtai le pas mécaniquement, saisi par l’abîme que le temps avait creusé entre nous…

Pour lui, l’homme était appelé à s’élever de sa propre sève, à se hisser sous le ciel… Voilà notre grimace ! Voilà le secret de son indécente candeur ! Il s’y était employé…

A quoi œuvrais-je, moi ?

Moi qui pensais m’extraire de mon époque, de la tourbe des complaisances ambiantes, je m’y vautrais… j’en incarnais le noyau dur… Je ne faisais que fulminer dans mon inconséquence… Je suis un enfant de mon siècle, ce siècle morne et avachi, futile, où règnent les vulgarités bonasses et le vertige du néant, les cynismes rabougris… Siècle des flatteries mesquines, des bombes terroristes et de l’abrutissement télévisé… de l’avilissement pugnace et jubilatoire, où les géants du numérique trament l’avènement du transhumanisme…

Nos pas ralentirent ; je reconnus les volutes infinies du portail. Charles me souriait.

– Vous semblez parti bien loin…
– Un peu, oui… Je vais rentrer, c’est déjà l’aube.

Quand j’ouvris les yeux, un rouge soleil émergeait des brumes matinales. Je m’étirai et remarquai en me retournant des fleurs sur mon lit, éparses à côté de moi. Voici le bouquet que j’en fis…

3 pensées sur “Je rêvai cette nuit-là”

  1. L’air ambiant me transporte, moi qui suis si proche de la nature…
    L’homme sur cette si belle terre… lucidité, d’une triste réalité…

    pascale

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